Pandémie et crise écologique

Crise écologique et COVID-19

Bien des tribunes dans la presse font le parallèle entre la terrible pandémie de Covid-19 qui paralyse nos sociétés, et la crise écologique à venir. Elles développent souvent le thème de la rupture, du « monde d’après », du « ce ne sera plus jamais comme avant ».

crise écologique et pandémie covid-19

Cet article est la reprise d’un document publié dans la newsletter le 14 avril.

Matthieu Fernandez :
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Nous traversons une crise écologique, crise sanitaire et crise sociale

Bien des tribunes dans la presse font le parallèle entre la terrible pandémie de Covid-19 qui paralyse nos sociétés, et la crise écologique à venir. Elles développent souvent le thème de la rupture, du « monde d’après », du « ce ne sera plus jamais comme avant ».

 

Les écologistes ne sont pas en reste pour s’emparer du sujet, sur un ton apocalyptique. Ainsi, j’ai pu lire dans telle publication nationale que, « pré-effondrement ou non », « le coronavirus n’est pas seulement une crise sanitaire, il est aussi le nom du dérèglement. ». Et dans telle autre, locale cette fois : « La pandémie qui se propage sur toute la planète est un des effets de la crise écologique et sociale que nous traversons. Nous devons y apporter localement une réponse écologique et sociale, nécessaire face à la démesure humaine qui favorise maladies infectieuses et chroniques. »

 

Qu’est-ce que cette « démesure humaine », sinon l’hubris chère aux anciens Grecs, concept central de leur morale et de leur tragédie ? L’hubris, couramment traduit par « démesure », désigne exactement le comportement impie d’un homme qui cherche à outrepasser les limites de sa condition, de son destin, fixés par les dieux qui, pour le punir, vont lui infliger un terrible châtiment.

Cette hubris est consubstantielle à la notion de progrès, comme on le voit dans un célèbre chœur de l’Antigone de Sophocle[1].

 

Dans Race et histoire, Claude Lévi-Strauss comparait le progrès au déplacement du cavalier dans le jeu d’échecs : sa marche est irrégulière, il peut nous faire avancer comme il peut nous faire régresser, il a ses avantages et ses inconvénients, notamment en termes environnementaux : c’est le cas de l’atome, c’est le cas de la voiture électrique, et de nombreuses autres inventions depuis la révolution industrielle au XIXème siècle.

 

Le progrès nous permet de jouir d’un degré de confort et de satisfaction matérielle inégalés dans l’histoire. Il génère des effets négatifs sur l’environnement, dont nous avons pris conscience qu’ils ne sont plus tenables. Mais il peut aussi nous apporter des solutions.

 

Le goût de la tragédie grecque n’autorise pas à tout mélanger. Je laisse de côté le raccourci qui fait de la pandémie de coronavirus un effet de la crise sociale, et je me concentre sur le lien à la crise écologique.

1. La crise sanitaire est liée indirectement à la crise écologique à cause du trafic d’animaux sauvages.

A. L’épidémie de Covid-19 est due à un virus d’origine animale

Depuis le milieu du XXème siècle, on note une augmentation des épidémies dues à des agents pathogènes qui se transmettent de l’animal à l’homme[2]. Ces maladies d’origine animale sont appelées des zoonoses – du grec zoo– : animal ; et –nose : maladie. C’est le cas du sida, qui provient du singe ; d’ebola, qui provient de la chauve-souris ; et du coronavirus, qui vient lui aussi sans doute de la chauve-souris, par l’intermédiaire du pangolin, un petit mammifère à écailles prisé des Chinois. Ce sont en effet les deux seuls animaux qui hébergent des coronavirus qui sont très proches du SARS-CoV-2, l’agent pathogène du Covid-19.

 

Pangolin

 

Cette chaîne de transmission n’est pas nouvelle : la peste, qui fit trembler l’Europe pendant de siècles, est une maladie qui tire son origine des rats, et qui se transmet à l’homme par l’intermédiaire des puces.

 

L’augmentation des zoonoses s’explique en partie par la déforestation dans les régions tropicales, qui perturbe le fonctionnement des écosystèmes et de la biodiversité, et qui rend les contacts directs plus fréquents entre l’homme et la faune sauvage. Et lorsqu’un pathogène se déclare chez l’homme, les risques de contagion d’homme à homme sont ensuite démultipliés par les concentrations de population dans les mégapoles puis par l’intensité des flux de voyageurs et de marchandises à travers le monde.

 

Comme l’écrit Yuval Noah Harari dans une récente tribune : « aujourd’hui, un virus peut voyager en classe affaires à travers le monde en 24 heures et infecter des mégapoles »[3].

 

En elles-mêmes, les épidémies meurtrières sont vieilles comme le monde, et précisément, c’était dans les villes qu’elles tuaient le plus, en raison de la concentration de population.

 

Je reviens à la peste d’Athènes de 429 avant Jésus-Christ, que j’évoquais il y a trois semaines. L’historien Thucydide note qu’elle fut particulièrement virulente parce que, en raison de la guerre, les habitants de la campagne étaient venus en masse se réfugier en ville.

 

Et au début d’Œdipe roi de Sophocle, c’est la ville de Thèbes qui est ravagée par la peste. Le mythe, lui aussi, porte la trace de cette expérience humaine millénaire.

 

Dans ces deux exemples tirés de l’Antiquité, il est intéressant de noter que la peste concerne aussi bien les hommes que les animaux.

 

La sidération et l’angoisse que nous éprouvons face à la pandémie actuelle proviennent en réalité d’un oubli : nous avions oublié que nous restons vulnérables à de graves épidémies, comme dans les siècles passés, et plus généralement à la nature – ce qui implique de la respecter. C’est dans cet oubli que se trouve d’abord pour moi la démesure, l’hubris.

 

Quant au progrès lui-même, aussi bien en matière scientifique que d’hygiène, c’est grâce à lui que nous pouvons limiter les effets de l’épidémie, que nous pouvons en surveiller l’évolution, soigner au maximum ceux qui en sont atteints, et espérer un jour découvrir un traitement approprié, voire un vaccin.

 

Sans nos moyens modernes, une épidémie comme celle d’aujourd’hui serait beaucoup plus meurtrière. Sans remonter jusqu’à la peste noire au XIVème siècle, la grippe espagnole, en 1918, causa des dizaines de millions de morts de par le monde.

B. Le lien à la crise écologique est indirect, à travers le trafic d’animaux protégés.

Quel rapport à la crise écologique dans tout cela ?

 

Le plus probable est que le virus provienne de la chauve-souris, et que le pangolin ait joué un rôle d’intermédiaire dans la chaîne de transmission : le coronavirus humain responsable de la pandémie actuelle (SARS-CoV-2) proviendrait d’une recomposition entre deux coronavirus animaux présentant chacun de fortes similitudes avec le premier, mais qui en diffèrent chacun pris individuellement : recomposition entre un coronavirus de chauve-souris et un coronavirus de pangolin[4].

 

Peut-être la déforestation est-elle en cause dans le cas du Covid-19, comme pour d’autres zoonoses, en ayant favorisé plus que de coutume les contacts avec telles espèces de chauves-souris et de pangolins. Je ne suis pas en mesure de le dire.

 

Si tel est le cas, ce n’est toutefois pas aussi direct, par exemple, que pour le virus Nipah en Malaisie, en 1998 : les chauves-souris, porteuses du virus, chassées des forêts par l’exploitation humaine, s’étaient installées sur des manguiers plantés par des fermiers qui pratiquaient aussi l’élevage industriel de porcs. Par leurs excréments et leur salive restée sur les fruits à demi consommés qui tombaient dans les enclos, et que mangeaient les porcs, les chauves-souris ont contaminé ces derniers, qui ont ensuite contaminé les hommes.

 

Tout ce que l’on peut dire, c’est que le coronavirus responsable du Covid-19 est apparu en lien avec le marché de Huanan, dans la ville chinoise de Wuhan, d’où tout est parti. C’est-à-dire au cœur d’une institution économique et culturelle, au sein d’une grande ville, dans la deuxième économie de la planète.

 

Or, ce qui est en cause ici plus directement, c’est le trafic d’animaux sauvages. Le pangolin est un animal protégé, en voie de disparition, dont le commerce est interdit. Mais il fait l’objet d’un intense trafic, en raison des propriétés que lui prête la médecine traditionnelle chinoise[5].

A suivre

 

Antigone de Sophocle : le chœur de l’Homme

Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.

 

Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où soufflent le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés.

 

Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.

 

Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend, tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux.

 

Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

 

Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autre toit que le ciel.

 

Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que lui peut offrir l’avenir. Contre la mort seule, il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.

 

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal tout comme du bien.

Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de sa ville et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi !

 

Il montera alors très haut dans sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où il laisse le crime le contaminer par bravade.

 

Ah ! qu’il n’ait plus de place alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte !

 

Sophocle, Antigone, v. 332-375 (traduction Paul Mazon)

 


[1] Pour ceux qui ont envie de le lire, je le mets à la fin de cet article.

[2] Jones et alii (2008), dénombrent 335 maladies infectieuses nouvelles entre 1940 et 2004, dont 60% sont dus à des agents pathogènes qui se sont transmis de l’animal à l’homme.

https://www.nature.com/articles/nature06536

[3] Le Monde, Mardi 7 avril 2020, p. 24.

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