L’Abbaye de Saint-Maur-des-Fossés

Que connaissent aujourd’hui les Saint-Mauriens de l’histoire très riche de notre ville, à travers ce qui fut pendant des siècles ses deux joyaux : l’abbaye et le château ? C’est un patrimoine trop méconnu, qui a pourtant eu de belles heures de gloire.

Matthieu Fernandez
https://www.linkedin.com/in/matthieu-fernandez-7a58337b/

Culture, Patrimoine, Sport et Vie Associative

Que connaissent aujourd’hui les Saint-Mauriens de l’histoire très riche de notre ville, à travers ce qui fut pendant des siècles ses deux joyaux : l’abbaye et le château ? C’est un patrimoine trop méconnu, qui a pourtant eu de belles heures de gloire.

Je me suis replongé dans cette histoire ces derniers jours, et j’aimerais vous convier à la redécouvrir avec moi.

Commençons par le commencement : l’abbaye.

Il n’en reste plus que quelques ruines aujourd’hui dans le square dit de l’Abbaye, au Vieux-Saint-Maur, et le site est quasiment laissé à l’abandon.

Le site de l’Abbaye est pourtant le cœur historique de la ville. Il nous ramène à ses origines. L’abbaye a été fondée en 639, sous la régence de la reine Nanthilde, femme du roi Dagobert – l’année de la mort de ce dernier. Elle s’appelle alors l’abbaye de Saint-Pierre-du-Fossé. Le site s’appelle en effet Fossatus (« fossé »), et l’abbaye est dédiée aux apôtres Saint Pierre et Saint Paul, ainsi qu’à la Vierge Marie. Son premier abbé se nomme Babolein. Il fut enterré dans l’église primitive, qui se serait située à l’emplacement de l’actuelle chapelle Notre-Dame-des-Miracles.

Charles le Chauve
Charles le Chauve Enluminure provenant du Psautier de Charles le Chauve, entre 842 et 869 BnF, Département des Manuscrits, Latin 1152

En 868, sur instruction du roi Charles le Chauve, l’abbaye accueille les reliques – c’est-à-dire les restes, considérés comme sacrés – de saint Maur, en provenance de l’abbaye de Saint-Maur de Glanfeuil, près de Saumur, dont les moines avaient fui les déprédations des Vikings. Saint Maur était un disciple de saint Benoît, le grand réformateur religieux, inventeur d’une nouvelle règle monastique au VIème siècle (la règle de Saint Benoît, qui définit l’ordre des bénédictins). Saint Benoît aurait envoyé saint Maur en Gaule pour y répandre sa règle monastique, et saint Maur aurait fondé l’abbaye de Glanfeuil, qui aurait été le premier monastère bénédictin de France.

Après une période de décadence depuis le Xème siècle, une vaste et magnifique église abbatiale de style roman est reconstruite en 1030, sous l’abbatiat d’Eudes II, pour accueillir les pèlerins. C’est la nef de cette église qui se voyait encore en 1750, avant la démolition.

Durant les XIème et XIIème siècles, les abbés développent l’activité de copie des manuscrits dans le scriptorium de l’abbaye : celui-ci devient très réputé, ainsi que la bibliothèque de l’abbaye

Manuscrit réalisé à l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés
Manuscrit réalisé à l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés par le copiste Lambert sous l’abbé Eudes II (1029-?), 1029-1043, f. Bv et 1r Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits. Latin 12219

 

Antiphonaire de l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés
Antiphonaire de l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, dont la notation aurait été réalisée par le chantre Guido Oacrius,1101-1125, f. 7v (Noël) et 8r Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 12044

 

La légende raconte qu’en 1068, un sculpteur nommé Rumolde quitte son atelier, croyant entendre une voix qui l’appelle, alors qu’il est en train de sculpter une statue de Vierge à l’Annonciation. A son retour, il la trouve achevée par miracle. C’est la statue polychrome Notre-Dame des Miracles qui se trouve aujourd’hui dans l’église Saint-Nicolas.

Notre-Dame des Miracles
Notre-Dame des Miracles, fin XIIe siècle Coll. « Le Vieux Saint-Maur »

À partir du XIIème siècle, des miracles sont attribués aux reliques de saint Maur, ce qui attire de plus en plus de pèlerins : l’abbaye devient l’un des lieux de pèlerinage les plus importants d’Île-de-France, attirant des fidèles de toute l’Europe. On vient implorer la guérison du mal de saint Maur (la goutte) ou du mal de saint Jean (l’épilepsie). Le pèlerinage a d’abord lieu le 15 janvier, jour de la fête de la saint Maur, avant d’être fixé au 24 juin, jour de la saint Jean. C’est à cette époque que l’abbaye Saint-Pierre-du-Fossé change de nom : l’appellation de « Saint-Maur-des-Fossés » attestée en 1247, s’impose dans les années 1280.

Durant ces années-là, pour accompagner le développement du pèlerinage, l’abbé Pierre de Chevry (abbé de 1256 à 1285) fait reconstruire le chœur et le chevet de l’église abbatiale en style gothique. Les travaux sont achevés vers 1281, et l’église mesure désormais 86 mètres de long.

ruines de l'abbaye
Par Rene1596 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=19939077

L’abbaye se trouva mêlée de très près à la guerre de Cent Ans. Vers 1358, le dauphin, futur roi Charles V, fait bâtir des fortifications pour la protéger. La tour Rabelais, qui est la tour occidentale de l’enceinte, en est un vestige. En janvier 1378, l’empereur du Saint-Empire Romain Germanique, Charles IV, à l’occasion d’une visite au roi Charles V, qui est son neveu, se rend en pèlerinage à Saint-Maur pour y guérir de la goutte qui le fait souffrir. Il est logé à l’abbaye avec son fils et héritier Venceslas, et y rencontre le roi de France. En 1430, l’abbaye est le théâtre de la guerre : les Armagnacs[1] puis les Anglais la prennent par la force et la mettent au pillage. Au XVème siècle, deux traités y sont signés :

  • le premier traité de Saint-Maur, signé le 16 septembre 1418 par le duc de Bourgogne Jean sans Peur, la reine Isabeau de Bavière et le duc Jean V de Bretagne, place le dauphin Charles sous la tutelle du premier. Le duc de Bretagne se rend en ambassade auprès du dauphin, qui se trouve à Saumur, pour lui faire accepter ce traité ; mais ce dernier le rejette.
  • le second traité de Saint-Maur, signé le 29 septembre 1465, fait partie de la série de trois traités qui mettent fin à la guerre de la ligue du Bien public entre le roi Louis XI et les Grands du royaume révoltés. Les conditions auxquelles accepte de se soumettre le roi sont très dures, mais il ne les respectera pas.

En 1536, l’abbaye est sécularisée par son dernier abbé, le cardinal Jean du Bellay, évêque de Paris, oncle du poète Joachim du Bellay et ambassadeur de François Ier : il la transforme en chapitre de chanoines et y accueille Rabelais.

L’abbaye tombe en ruines au cours du XVIIème siècle. En 1735, le pèlerinage est interdit. En 1749, le chapitre est fermé. En 1751, les bâtiments sont vendus au prince de Condé et en grande partie démolis. Seule subsiste aujourd’hui la chapelle Notre-Dame-des-Miracles.

Ruines du temple de Saint-Maur, 17.. ?
Ruines du temple de Saint-Maur, 17.. ? Dessin à la plume et encre de Chine, lavis à l’encre brune ; 13,2 x 24,3 cm
Ruines de l'abbaye de Saint-Maur en 1763
Ruines de l’abbaye de Saint-Maur en 1763, Johan Georg Wille, (1715-1808), 1763 Dessin à la plume et lavis à l’encre de Chine teinté d’aquarelle ; 19,1 x 27,8 cm ; BNF

En 1858-1861, le pharmacien Édouard Bourières, qui a racheté le site, entreprend des fouilles et des travaux de restauration. Il transforme les anciennes écuries des chanoines en villa de style néo-renaissance : la « villa Bourières ». Le site est racheté par la ville de Saint-Maur-des-Fossés en 1962, et les vestiges sont classés au titre des monuments historiques en 1988.

Aujourd’hui, ce patrimoine est négligé, alors qu’il représente une opportunité formidable pour faire de Saint-Maur un vrai pôle culturel.

Je propose de réhabiliter le site historique de l’Abbaye, en mettant les ruines en valeur, en accueillant des spectacles de plein-air et en installant un musée dans la Villa Bourières.


[1] Entre 1407 et 1435, la guerre de Cent ans se double d’une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons pour le contrôle de la couronne de France, parce que la folie du roi Charles VI (roi de 1380 à 1422) le rend incapable de gouverner : les Armagnacs soutiennent la maison d’Orléans, puis le dauphin Charles à partir de 1417, et les Bourguignons le duc de Bourgogne.

Et pour plus d'actualités, suivez-nous !

Laisser un commentaire

trois + six =