Le château de Saint-Maur-des-Fossés

Dans ce second billet sur le patrimoine, Matthieu Fernandez nous relate l’histoire du château qui commence en 1542. Y sont attachés de grands noms de l’histoire de France jusqu’à la Révolution. 

Alors qu’il avait pris plus d’importance que l’abbaye et qu’il fut le centre d’une vie intellectuelle et politique très riche, il n’en reste pratiquement plus rien aujourd’hui. Ce patrimoine oublié et ses vestiges méritent d’être mis en avant. 

Jean du Bellay, le dernier abbé de Saint-Maur[1], entreprend la construction d’un château entre 1542 et 1544, sous la direction du jeune Philibert Delorme, qui deviendra l’un des grands architectes de la Renaissance française. L’architecture est très originale : le château est inspiré de l’architecture des palais italiens, avec un plan en carré, autour d’une cour intérieure, et il est constitué d’un simple rez-de-chaussée avec toiture dissimulée. Pour la première fois en France, Delorme utilise les ordres antiques de manière rigoureuse pour décorer les façades du bâtiment. Mais les travaux sont interrompus, et Delorme ne réalise finalement que l’aile arrière.

Le roi François Ier vient visiter le château en 1544. François Rabelais y a peut-être été l’hôte du cardinal du Bellay en 1551, et y a peut-être écrit certains chapitres du Quart Livre.

À partir de cette époque, d’une certaine manière, le château supplante l’abbaye, qui débute son déclin, et Saint-Maur devient le centre d’une vie intellectuelle et mondaine. En 1516-1517, après avoir hérité d’une vigne à Saint-Maur, le grand humaniste Guillaume Budé fait construire une demeure de campagne donnant sur l’actuelle rue de Paris, près de l’abbaye. Jean du Bellay fait venir à Saint-Maur son ami Michel de L’Hospital, à disposition duquel il met une maison. La reine Catherine de Médicis lui en fait don en pleine propriété en 1564 pour garder à ses côtés ce précieux conseiller, partisan de la tolérance envers les protestants, qu’elle a fait nommer Chancelier de France (ministre de la justice) en 1560.

Catherine de Médicis
Portrait de Catherine de Médicis (1519-1589), atelier de François Clouet (1522-1572)
Vers 1570, Huile sur bois
Paris, Musée Carnavalet, P 2214

En 1564, la reine achète le château de Saint-Maur à Eustache du Bellay, qui en a hérité de son cousin Jean du Bellay. C’est une villégiature qu’elle apprécie beaucoup. Comme il est petit et inachevé, elle décide de le faire agrandir et embellir. Elle projette de réaliser les trois autres ailes prévues par Delorme et de leur ajouter quatre grands pavillons. Les travaux restent cependant inachevés à sa mort en 1589. Le château a été surélevé d’un étage et a été prolongé en L par une aile droite de même hauteur, le tout doublé par des galeries, avec un fronton monumental. Deux pavillons ont été construits à l’angle est du château, et trois autres restent inachevés à l’angle sud[2]

Principales phases de construction. Plan par Monique Kitaeff

Le 24 janvier 1564, Catherine de Médicis, en compagnie de toute la cour, part de son château de Saint-Maur pour se lancer dans « un grand tour de France » : pendant 28 mois, elle parcourt le royaume pour présenter le jeune roi Charles IX à ses sujets et faire respecter ses édits de paix[3]. En 1567, le prince de Condé, chef des protestants, trahit Catherine de Médicis et Charles IX en tentant d’enlever ce dernier : c’est « la surprise de Meaux »[4]. Constatant l’échec de la politique de tolérance, Catherine de Médicis renvoie Michel de L’Hospital en mai 1568, et décide d’en finir avec les protestants : en septembre 1568, elle signe au château de Saint-Maur une ordonnance « portant interdiction et défense de tout prêche, assemblée, exercice d’autre religion que la catholique, apostolique et romaine » et envoie les troupes royales contre celles des protestants[5].

En 1598, Henri IV fait racheter le château par la princesse de Condé, Charlotte-Catherine de la Trémoille, veuve d’Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, pour y loger avec elle près de Paris le fils de cette dernière, le prince Henri II de Bourbon-Condé : il est l’héritier présomptif du trône de France avant la naissance du futur Louis XIII, en 1601. La princesse donne le château à son fils en 1612. Les rois Henri IV et Louis XIII y séjournent régulièrement.

Le château de Saint-Maur vers 1650
Le château de Saint-Maur vers 1650, côté jardins, Matthäus Merian le Jeune, eau-forte
Londres, Wellcome Collection, Wellcome Library no. 38835i
(on voit sur la gauche les pavillons inachevés)

Le 6 juillet 1651, alors que les chefs de la Fronde se divisent et que la reine et régente Anne d’Autriche tâche de reprendre définitivement le contrôle de la situation, le Grand Condé (fils d’Henri II), craignant à tort qu’on vienne l’arrêter, quitte Paris de nuit pour se réfugier dans son château de Saint-Maur, où il est rejoint par de nombreux frondeurs. Quelques semaines plus tard, le 6 septembre, il quitte Paris la veille de la proclamation de la majorité du jeune Louis XIV, pour s’établir à Bordeaux, d’où il mène une fronde personnelle après avoir rallié toute la Guyenne à sa cause et s’être allié avec l’Espagne. C’est le dernier épisode de la Fronde.

Le Grand Condé (1621-1686)
Le Grand Condé (1621-1686), anonyme, d’après Juste d’Egmont, vers 1645
Huile sur toile
Chantilly, Musée Condé, Inv. PE 643

Jean Hérault de Gourville, un aventurier devenu intendant de la maison de Condé en 1669, reçoit la capitainerie de Saint-Maur en 1673. Le Grand Condé lui donne l’usufruit à vie du château en 1680, à une condition : qu’il le termine enfin ! En effet, Condé n’y est pas très attaché : il préfère son château de Chantilly. La capitainerie se situait entre l’avenue de Condé, l’avenue Mahieu et la rue Jane.

Jean Hérauld, Seigneur de Gourville
Portrait de Jean Hérauld, Seigneur de Gourville (1625-1603), Gérard Edelinck, XVIIème siècle
Gravure sur papier
Rennes, Musée des Beaux-Arts, Inv 794.1.4895

Gourville reprend donc les travaux du château de Saint-Maur, qu’il achève entre 1680 et 1683 : suivant les conseils de Jules Hardouin-Mansart, l’architecte de Louis XIV qui édifia le château de Versailles, il modifie et complète le château de Saint-Maur pour lui donner un plan symétrique. Gourville fait démolir l’aile laissée inachevée par les travaux de Catherine de Médicis ; il termine les trois pavillons sud et en ajoute un quatrième à la jonction avec le corps central du bâtiment et l’aile démolie. Pour achever la symétrie de l’ensemble, il fait édifier deux pavillons supplémentaires à l’est, du côté de la cour. Cette dernière est aussi une nouveauté : elle est délimitée par deux terrasses latérales et un mur percé par un grand portail. Enfin, Gourville fait appel à André Le Nôtre, le jardinier du roi, pour concevoir les jardins du château : le futur parc de Saint-Maur.

Vue du château de Saint-Maur du côté de l'entrée,
Vue du château de Saint-Maur du côté de l’entrée, Jacques Rigaud
Seconde moitié du XVIIIème siècle, gravure
Paris, Musée Carnavalet, Inv. G. 17277
(sur le côté, en bas à gauche, on distingue le chevet de l’église abbatiale)
château de Saint-Maur du côté du jardin
Vue du château de Saint-Maur du côté du jardin, Jacques Rigaud
Seconde moitié du XVIIIème siècle, gravure
Paris, Musée Carnavalet, Inv. G.17336

Gourville a fait aménager des appartements pour Mme de La Fayette à la capitainerie. Elle séjourne régulièrement à Saint-Maur entre 1672 et 1677, où elle reçoit ses amis Mme de Sévigné, la grande épistolière, et le duc de La Rochefoucauld, auteur des Maximes. Elle apprécie la tranquillité des lieux, propice à l’écriture : c’est là qu’elle rédige en grande partie La Princesse de Clèves, le grand roman du classicisme, qui paraîtra en 1678.

Les Condé récupèrent le château à la fin du XVIIème siècle et y offrent de somptueuses réceptions.

Le château est saisi à la Révolution, vendu comme bien national en 1796 à un entrepreneur nommé Marx Cerfbeer, qui le fait démolir entre 1796 et 1799. À la Restauration, le parc est restitué aux Condés. Leur héritier, le duc d’Aumale, le vend en 1831 pour des opérations de lotissement. Le portail d’entrée du château demeure debout jusqu’en 1846, date à laquelle il est démoli à son tour.

Elévation et plan de la porte d’entrée du château de Saint-Maur, anonyme, vers 1700-1720
Stockholm, Nationalmuseum, NMH CC 2085

Il ne reste aujourd’hui quasiment aucun vestige du château. Il se situait à l’emplacement du transformateur EDF, à peu près entre le 13 et le 17 de l’avenue de Condé, là où aboutit l’avenue Godefroy Cavaignac. Il devait être délimité au Nord par l’actuelle impasse de Condé. Seuls sont encore visibles les murs de la terrasse qui donnaient du côté de l’abbaye, et une galerie d’adduction d’eau pour les fontaines des jardins.

Par contre, on peut voir encore deux pavillons en hémicycle qui formaient les écuries de l’Hôtel du Petit-Bourbon, une propriété voisine du château rachetée par le duc de Bourbon en 1701. Ils se situent derrière « La Fabrique » et sont en cours de restauration. Il ne faut pas les confondre avec les écuries de Condé qui, bien que jouxtant l’ancien site du château, n’ont rien à voir avec lui. Le porche de l’hôtel du Petit-Bourbon, qui était sur l’emplacement des immeubles de l’avenue Mahieu, a été déplacé rue de Paris, où il forme l’entrée de l’immeuble de la pharmacie.

Ce patrimoine très riche et ses vestiges méritent d’être mis en avant. Nous avons tous les atouts pour faire de Saint-Maur un pôle culturel et touristique majeur. C’est mon ambition, dans le prolongement de mon projet de réhabilitation des ruines de l’abbaye.


[1] Voyez mon billet sur l’abbaye de Saint-Maur.

[2] Kitaeff, Monique, « Le château de Saint-Maur-des-Fossés », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, t. 75, 1996. p. 65-126.

[3] La paix d’Amboise, en mars 1563, met fin à la première guerre de religion (1562-1563), en accordant une certaine liberté de culte aux protestants.

[4] Cet épisode lance la deuxième guerre de religion (1567-1568).

[5] Troisième guerre de religion (1568-1570).

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